Chroniques

Chroniques : 129

Fance déprimée

Posté le 03-09-2010

article publié dans le Magazine allemand Cicero du mois de septembre 2010

Par Tahar Ben Jelloun

La France, crise morale.
Par Tahar Ben Jelloun.

La France est déprimée. Cependant les départs en vacances provoquent des encombrements sur les routes de plus de 800 Km. Depuis 1936, les congés payés sont sacrés. Que le moral soit bon ou bas, les Français ne sacrifient pas leurs vacances. Pourtant le pays passe par un moment difficile où ses illusions tombent les unes après les autres, les citoyens découvrent que la démocratie n’est plus ce qu’elle était parce qu’elle est malmenée, détournée, la politique est minée par des affaires d’argent, la crise économique s’est muée en crise morale. La confiance s’est perdue. La population assiste au naufrage politique au point où, lors d’une élection législative partielle à Rambouillet le 11 juillet 2010, un siège de député tenu depuis toujours par la droite est revenu à une candidate d’Europe Ecologie (la gauche), Anny Poursinoff avec un taux d’abstention assez élevé. Ce fut un choc au sein de l’UMP, le parti de la majorité présidentielle. Le contexte des affaires, l’absence de transparence ont forcément joué dans cette élection qui a surpris tout le monde et qui a une signification teste.
Que s’est-il passé ? Jamais un président de la république en exercice n’a été aussi bas dans les sondages. Il paraît qu’il ne les lit plus ; cela l’énerve ; ils sont le reflet d’un malaise dans le pays dont il porte en grande partie la responsabilité. Jamais les médias n’ont été aussi virulents contre le système politico-financier. Les perspectives d’avenir ne sont pas très encourageantes ; le chômage ne cesse d’augmenter, engendrant la peur et l’instabilité dans la société. Les relations entre le gens s’en ressentent ; quelqu’un a dit dans une émission de télévision : « ce n’est plus la lutte des classes, c’est la lutte des places ! ». La menace de perdre son travail plane sur la plupart des secteurs du monde du travail.

La France a réagi plutôt bien durant la crise. Mais ses effets collatéraux se font sentir dans la plupart des domaines et n’épargnent personne.
C’est dans ce cadre d’inquiétude, de peurs et d’angoisse que Nicolas Sarkozy a lancé sa principale réforme, celle des retraites. Et fait du hasard, c’est au ministre actuel qui a le plus de problèmes que revient la tâche difficile de défendre cette réforme. Il s’agit du ministre du travail, de la solidarité et de la fonction publique Eric Woerth impliqué dans l’affaire complexe de Liliane Bettencourt. Il a été entendu par la police le 29 juillet 2010 ; il devait s’expliquer sur les accusations de financement illégal de l’UMP, sur l’éventuel trafic d’influence exercé pour l’embauche de sa femme chez Liliane Bettencourt et le rôle dans le traitement fiscal de cette dernière.

Cette réforme de la retraite s’impose. Que ce soit un gouvernement de droite ou de gauche, la France ne peut pas faire l’économie de cette réforme vitale pour l’avenir du pays. Déjà en 1995 l’ancien premier ministre Alain Jupé est tombé à cause des réformes qu’il préconisait à l’époque et qui étaient nécessaires pour le pays. Mais le peuple français n’aime pas les réformes et surtout déteste qu’on touche à ses acquis. Les syndicats ont cultivé ce manque de souplesse et encouragé l’absence de compromis. Ils n’ont rien changé dans leurs méthodes de lutte, ont recours systématiquement aux grèves devenues de plus en plus impopulaires car déclenchées souvent au moment où les Français doivent partir en vacances. Manquant d’imagination, les syndicats persévèrent dans leurs traditions sans se rendre compte que la grève et les défilés n’ont plus d’effet sur la classe politique. C’est Nicolas Sarkozy qui a ironisé un jour en disant « bientôt plus personne ne se rendra compte qu’il y a eu grève ».
La déprime ne touche pas que la classe dirigeante, elle n’épargne pas non plus la gauche et aussi ses syndicats.
La France serait-elle devenue ingouvernable ? De plus en plus de citoyens s’expriment dans les médias ou sur Internet pour dire leur rejet de la classe politique. La confiance aurait été trahie. Les promesses avant l’élection présidentielle n’ont pas été tenues. La dégradation économique touche les ménages dans leur vie quotidienne. Le pouvoir d’achat s’est affaibli. Les scandales liés à l’argent facile ou virtuel sont fréquents. L’affaire du trader Jérôme Kerviel qui a fait perdre à la Banque Société Générale 4,8 milliards d’Euros a choqué tout le monde, d’autant plus qu’on devine bien que les opérations effectuées par Kerviel n’étaient pas de son seul fait. Des banquiers auraient participé à ce petit jeu qui aurait fait d’abord gagner à la banque puis perdre des sommes colossales. Tout cela perturbe la vision qu’ont les gens des banques et de leurs dirigeants super payés et qui bénéficient en outre de parachutes dorés fantastiques. Cela frappe les imaginations et brouille les rapports entre citoyens et dirigeants.

C’est dans ce contexte de dégradation tout azimut que l’équipe nationale de football va se conduire de manière indigne en Afrique du Sud. Non seulement cette équipe sera battue et ne jouera pas bien du tout, mais voilà qu’on apprend qu’elle ne forme pas une vraie équipe, que les joueurs se disputent entre eux ou avec leur coach, qu’ils font grève d’entraînement et que finalement ils retournent en France la honte sur le visage.
Une équipe sportive est en principe un reflet de la société. Cette équipe de football a été le reflet fidèle d’une France désappointée en train de perdre ses valeurs. Cette défaite lamentable n’a fait qu’accentuer le malaise général au point où la presse ne savait plus où s’arrêterait la dégradation.

Voilà qu’on apprend qu’un ministre affrète un jet privé pour une réunion dans les Antilles, faisant payer par le contribuable la somme de 126 000 Euros alors qu’il aurait pu utiliser les avions de ligne réguliers pour moins de 3000 Euros. Un autre secrétaire d’Etat, personnalité de valeur par ailleurs, se fait payer ses cigares par son ministère. 12 000 euros pour moins d’une année de consommation de cigares ! Négligence, maladresse, le fait est que le scandale a abouti a leur éviction du gouvernement. Pendant ce temps-là, l’Etat réclame des citoyens de faire des sacrifices tout en continuant à aider largement des banques qui au final réalisent des bénéfices énormes ! L’homme de la rue qui suit ce feuilleton rocambolesque est dégoûté, il n’a plus confiance dans la classe politique.

Voilà qu’éclate une affaire aux ramifications complexes et aux conséquences graves : il s’agit de la fortune de la dame la plus riche de France, Liliane Bettencourt qui possède entre autre une grande partie de L’Oréal. Cette vieille dame a la générosité variable ; elle donne sans compter à un ami l’équivalent d’un milliard d’Euros ; sa fille poursuit le bénéficiaire pour abus de faiblesse de la donatrice. Le procès est reporté mais on apprend dans la foulée que l’une des comptables de Liliane Bettencourt est l’épouse du trésorier de l’UMP et ministre actuel du travail ; des sommes auraient été versées pour financer la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy ; on découvre des comptes en Suisse, une île dans les Seychelles et des confidences enregistrées par un des employés de maison de la dame. Bref, cela ne sent pas bon et l’organisation non gouvernementale Transparence France atteste dans son rapport sur la corruption que « la France continue de véhiculer une image relativement dégradée de sa classe politique et de son administration publique » ; elle classe la France au 24 ème rang sur 180 pays en ce qui concerne la corruption, venant juste avant Sainte-Lucie (Caraïbes) et le Chili. On apprend que même si le financement des partis politiques a été réglementé, des gens contournent les règles et détournent les lois.
Pour faire oublier le scandale autour de la fortune de Liliane Bettencourt, Nicolas Sarkozy fait des déclarations inquiétantes sur la sécurité allant jusqu’à proposer le retrait de la nationalité aux délinquants fils d’ilmmigrés. Après la charge contre les Roms, voilà un discours musclé sur la sécurité, discours cher à l’extrême droite. Pourtant en 2004 Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur écrivait : « A chaque délit, il doit y avoir une réponse ferme. Mais celle-ci ne peut varier selon que l’on est, sur sa carte d’identité, Français ou non ». Aujourd’hui, en tant que président, il affirme le contraire et reprend presque mot à mot les thèses de Jean Marie Le Pen, chef du parti de l’extrême droite, le Front national

Des voix s’élèvent pour protester contre les atteintes portées à l’égard de la démocratie notamment en ce qui concerne l’exercice de la garde à vue, le traitement des prévenus dans les commissariats et les prisons. La France, pays des droits de l’homme, pays qui a une bonne tradition d’asile, se trouve empêtrée dans un débat qui n’a ni tête ni queue à propos de l’identité nationale. Un ministère est créé où cette notion d’identité est collée à l’immigration. Confusion, stigmatisation des communautés immigrées, dérives racistes dans certains cas où le ministre de l’intérieur plaisante sur les Arabes (il a été condamné pour incitation à la haine raciale).
Les immigrés travaillent, payent des cotisations, payent des impôts, consomment et on les regarde de travers comme s’ils étaient coupables de quelque délit. On confond les immigrés –ceux qui ont fait le voyage—avec leurs enfants qui sont nés en France et portent la nationalité française. Quand en octobre 2005 des émeutes ont eu lieu dans les banlieues de Paris, tout le monde a parlé de révolte des immigrés. Personne n’a voulu voir la réalité : ceux qui se sont révoltés sont des Français à part entière, des Français dont les parents sont des étrangers, mais des Français. Ce qu’ils réclamaient c’était d’être reconnus comme tels et que l’Etat se préoccupe de leurs conditions de vie. Or le racisme et la pauvreté font d’eux des « laissés pour compte » ; le chômage est de l’ordre de 45 % dans ces banlieues (10% dans l’ensemble de la société). La France que ce soit sous François Mitterrand ou Chirac et actuellement sous Sarkozy ne s’est pas vraiment occupée de ce problème. Les banlieues sont dans un état de délabrement urbain qui les rend pathogènes ce qui créé des situations de délinquance et de révolte.
L’islamisme profite de cette désespérance pour endoctriner des jeunes qui ont des problèmes d’identité.
C’est dans ce cadre fait de confusion et d’ambiguïté que le parlement vient de voter une loi interdisant le port du voile intégral appelé « burqa ». L’amalgame a été vite fait entre cette tradition qui méprise la femme et l’islam. Cette religion n’a jamais autorisé ce déguisement qui fait honte aux valeurs fondamentales de l’islam. Pourtant à travers cette loi qui s’imposait, beaucoup ont voulu atteindre la civilisation musulmane qui semble déranger le paysage humain européen. Des débats passionnés ont eu lieu dans les médias français. On a vu des femmes, françaises de souche, converties à l’islam justifier au nom de la liberté de l’individu le port de ce « linceul noir ». On a entendu d’autres femmes, musulmanes, revendiquer la liberté de s’habiller comme elles le désirent. Le problème est que le voile qu’il soit partiel ou intégral est un symbole idéologique. Attitude de protestation ou d’affirmation identitaire. Des hommes ont refusé que leur femme soit examinée par un médecin homme ; d’autres refusent de serrer la main d’un homme dans l’administration. Tout cela a perturbé le paysage social et humain de la France.
Pendant ce temps-là, la gauche n’est pas unie, pas prête à prendre la relève. Des mauvaises langues disent qu’elle n’a pas intérêt à arriver au pouvoir en 2012 car l’héritage sarkozyste sera tellement désastreux que personne ne pourra relever la France de sa déprime.
Pourtant la France continue de séduire des millions de touristes. Des campagnes pour sourire et bien accueillir les visiteurs sont faites discrètement.
Plus que jamais, la France a besoin d’assainir sa situation éthique, son rapport à la morale en politique. La rigueur en économie ne suffit pas. Il faut des idées neuves, des hommes neufs à l’intégrité incontestable. Besoin d’imagination, de souplesse, de modestie et d’ambition forte. Que les hommes politiques tiennent au peuple le langage de la vérité et que ce peuple constate que ceux qui le dirigent mettent au-dessus de tout l’intérêt de la nation, ne confondant plus, dans les dérives de leur narcissisme, les caisses de l’Etat et leur poche, l’ambition du pays et leur arrivisme personnel.
Pour cela une petite révolution est nécessaire ; tout le monde doit changer sinon, le bateau France connaîtra des turbulences de plus en plus graves. Nicolas Sarkozy est probablement sincère dans sa volonté de réformer le pays, mais face aux résistances venues de toutes parts, il devient le révélateur d’une société proche de la crise de nerfs. La journée du 7 septembre est annoncée comme journée de contestation, de grève générale et de manifestations. Et si ce genre de réaction ne donne plus de résultats ? Il est certain que La France aurait besoin d’un grand homme, quelqu’un qui rétablirait l’éthique et la confiance. Mais où le trouver ?

Tahar Ben Jelloun. (Copy right TBJ).

Choc des Ignorances

Posté le 03-09-2010

Conférence qui sera prononcée à Bard College (New York) le 28 octobre 2010

Par Tahar Ben Jelloun

Choc des civilisations ? Non, Choc des Ignorances

Par Tahar Ben Jelloun.


Les civilisations se rencontrent, se mélangent, se tissent, circulent et continuent leur chemin en se moquant bien de ce que nous pensons de leurs trajectoires, de leurs effets, de leur gloire et de leur décadence. Elles sont le corps et l’esprit de l’Humanité. Ce sont les hommes qui les ont nourries et ce sont parfois ces mêmes hommes qui les détruisent. Mais quelles que soient les brutalités dont est capable l’homme, elles se maintiennent ou du moins s’inscrivent dans le registre de l’histoire et témoignent. Elles sont la mémoire de l’humanité.
Ce sont des rivières, des fleuves nourris par d’innombrables ruisseaux charriant des matériaux venus de plusieurs continents, des mémoires d’une humanité qui a bâti des monuments extraordinaires puis les a détruits en faisant des guerres longues et inutiles. Toutes ces mémoires se déplacent à travers le temps, un temps qui n’est pas le nôtre, dans un espace divers et semblable, un temps que l’homme n’est pas capable d’imaginer. A aucun moment les civilisations ne se sont constituées en blocs de fer dans le but de produire des chocs.
Cette idée du choc est une image inventée par un sociologue qui cherche à faire de l’effet, mais cette métaphore est basée sur quelque chose de faux parce que impossible. Du fait même qu’elles s’imbriquent et passent les frontières sans que personne ni rien ne peut les arrêter, elles ne se confrontent pas, elles s’assimilent mutuellement, se manifestent ici et là, parfois loin de leurs lieux d’origine, c’est ce qui fait illusion.
Evidemment il est plus facile de soulever des foules avec le thème du « Choc des Civilisations ». Il est plus courant de créer des foyers de guerres plutôt que de favoriser des processus de paix. L’homme fait son marché selon ses besoins et ses moyens. Il prend ce qui lui convient. Il peut être musulman ou évangéliste fanatique et utiliser les dernières découvertes de la science en médecine, en science de la communication etc. Car il sait qu’aucune civilisation en particulier n’appartient à personne. Aucune loi ne lui interdit de profiter des apports d’un pays à l’humanité. Aucune loi ne l’empêche d’entrer visiter un musée où sont exposés des merveilles du monde, d’aller écouter un concert ou un opéra, de visiter des sites archéologiques, de consommer des produits des cultures du monde. Nous sommes faits des temps passés et nous portons les traces de cette mémoire qui s’est constituée dans divers continents et à des époques très éloignées les unes des autres. A notre simple date de naissance on devrait ajouter quelques milliers d’années faites d’héritage transmis de générations en générations, et cela remonte à des temps tellement anciens qu’on est incapable de les situer.
Il est des sociétés où les valeurs de civilisation sont plus ancrées que dans d’autres pays. Nous n’avons pas tous le même degré d’alphabétisation, les mêmes capacités pour accéder à la culture, les mêmes chances d’être en contact avec les chantiers de création etc. Nous ne vivons pas tous dans des Etats démocratiques, des Etats où le droit est la valeur fondamentale. La pauvreté peut être un handicap pour faire vivre les cultures. En même temps il est pays riches qui consacrent si peu de moyens au développement des cultures et des civilisations.
Il est des pays où la culture est sacrifiée au profit de l’armement. Ce qui n’empêche pas la population de vivre ses propres valeurs culturelles s’appuyant sur l’héritage des anciens. Mais l’homme na pas encore atteint cette sérénité sublime qui fait de lui un être culturel prenant le dessus sur l’être naturel.

Revenons aux origines : dans le mot civilisation, il y a citoyen, ce qui implique la cité, le lieu où les hommes apprennent à vivre ensemble selon des règles, des lois, des coutumes. Généralement l’homme est dégagé de son état naturel. La culture l’a aidé à se séparer de cet état. Il entre dans un processus actif qui l’installe dans les structures de la société. On appelle cela « progrès » ou « évolution ». Les deux notions de civilisation et de culture sont mêlées. Il arrive que certains peuples comme les Allemands et les Anglo-saxons nomment civilisation « Kulture » « Culture ». Der toute façon, si on admet que la culture est ce qui s’oppose à la nature objective, nous sommes obligés de constater que c’est par la culture, par un effort conscient d’apprendre et de maîtriser la science et la technique que nous accédons à l’état d’être civilisés. Il faut ajouter à ce processus la notion de morale. Comme le signale Wu Chih-Hui (mort en 1953) « La morale est la cristallisation de la civilisation. Il n’y a jamais eu de morale basse quand la civilisation atteint un plus haut niveau ».
Si tout groupe humain possède sa civilisation, comme il a sa propre langue, l’histoire n’a pas évité de faire de la civilisation un fantasme fondateur du colonialisme missionnaire qui répand le progrès. C’est cette étape qui fut l’apogée de l’ethnocentrisme occidental qui a préparé l’idiologie de la hiérarchie des cultures et des civilisations, étant donné que « la civilisation exprimerait la conscience de soi de l’Occident ». Ce qui a fait dire à Oswald Spengler que « l’impérialisme est civilisation pure ; le destin de l’Occident est dans ce phénomène irrévocable » (1918 in « Le Déclin de l’Occident ». René Maran, écrivain africain, constate quant à lui que « la civilisation est l’orgueil des Européens ». Cette notion de supériorité ne date pas du XXème siècle. Déjà les Grecs avaient un sentiment très certain de supériorité à l’égard de tous leurs voisins qu’ils considéraient comme des barbares.
Nous retrouvons ce sentiment chez les Arabes au moment de leur apogée –l’âge d’or se situant entre le IXè et XIIè siècle--, époque où ils traduisaient les textes fondamentaux de la philosophie, de la science et les introduisaient en Europe. Cette époque des Lumières s’est accompagnée par l’expansion de l’islam dans le monde. Quand ils islamisaient des peuplades, ils commençaient par leur apprendre la langue arabe, langue du Coran. Le mot « barbare » a été utilisé par des Arabes qui désignaient ainsi ceux qui ne parlaient bien l’arabe ; ils disent : barber, qui signifie « balbutier » ou prononcer mal certains mots.
Nous savons aujourd’hui que toute civilisation est universelle, qu’elle est le patrimoine de toute l’humanité, qu’elle est définie par les mêmes concepts, ceux utilisés au début du XXè s par Thomas Mann : « Raison, lumières, douceur, décence, scepticisme, détente, esprit ». On pourrait ajouter : éthique, droit, Etat de droit, justice, liberté, respect mutuel, reconnaissance mutuelle, foi dans le progrès, dans l’évolution, laïcité, c’est-à-dire séparation de la religion du politique, faisant de la croyance un état intime, personnel, subjectif, etc.
Aujourd’hui, nous sommes plongés dans beaucoup de confusion. Le Contrat social n’est plus respecté de manière universelle. Il y a bien l’organisation des Nations Unies qui essaie de faire respecter ce contrat entre les peuples divers et semblables. Mais le fait même que cette organisation est nécessaire prouve combien les civilisations sont fragiles, combien le « vivre ensemble » est devenu difficile.
Les conflits ont toujours existé. Certains ont voulu les expliquer en stigmatisant une religion, l’islam. Religion monothéiste, reconnaissant, respectant et célébrant les prophètes qui ont précédé Mahomet, elle est arrivée au septième siècle pour mettre un terme définitif aux religions révélées, faisant de Mahomet le dernier envoyé de Dieu, celui qui scelle la prophétie n’étant lui-même qu’un porte parole, celle de Dieu. Et cet islam s’est présenté comme « soumission à la paix » ; le verbe arabe « istasslama » signifie « s’est rendu à la paix », celle du cœur et de la foi.
Ce que les hommes ont fait de cette soumission est autre chose. Si nous consultons les textes, si nous faisons de ces textes une lecture intelligente, c’est-à-dire non littérale, non primitive, une lecture métaphorique, large, ouverte qui ne colle pas aux mots et aux images, si nous arrivons à traiter le Coran comme de la poésie pure non dénuée d’information, alors l’islam ne posera pas de problème.
Ce qui pose problème aujourd’hui c’est l’ignorance, mère de tous les fanatismes, source de tous les malentendus, foyer de guerres, de haine, de racisme. L’ignorance a une capacité extraordinaire de mobiliser les gens. Le mensonge, la manipulation des esprits, l’incitation à la violence sont des ingrédients qui donnent souvent des résultats. Il faut savoir exploiter les frustrations des gens. Les foules adorent le spectacle dont elles sont elles-mêmes les protagonistes. Haranguer les foules est un processus qui a donné des résultats effrayants avec les discours nazis et fascistes ; le bruit, les mots répétés, criés, hurlés, occupent tellement l’esprit qu’ils paralysent l’intelligence, assassinent l’esprit critique, éliminent le doute et font triompher l’horreur mensongère. C’est une technique éprouvée. Elle fonctionne bien à la télévision, sur la toile du net, avec des cdroms, mettant à profit tous les appareils de la technologie moderne.
D’un côté nous avons les ignorants qui ne veulent pas apprendre, qui refusent d’ouvrir les livres, qui méprisent tout ce qui vient d’en face. De l’autre, nous avons des gens qui ouvrent mal les livres, les lisent de manière littérale, sans subtilité, sans recul. Ils donnent de leur religion une image caricaturale, haïssable, faisant fuir ceux qui souhaitent la connaître. Ils jouent sur la peur, ils sont eux-mêmes animés par la haine de la culture de l’autre. Nous avons alors face à face deux types d’ignorances qui s’affrontent et détruisent les civilisations.
Si le monde occidental semble aujourd’hui peu disponible pour accepter l’islam, c’est en partie la faute de ceux qui détournent cette religion et en donnent une image de terreur et d’inhumanité. Lorsque des Talibans, au nom de l’islam, détruisirent en mars 2001 puis en mars 2008 des statues géantes de Boudah datant de plusieurs siècles, aucun pays musulman n’a protesté. Ce manque de réaction est la preuve terrifiante de l’ignorance. Faire exploser des œuvres d’art appartenant au patrimoine de l’Afghanistan et aussi au patrimoine de l’Humanité et ne pas réagir, ne pas voir là le triomphe de la barbarie, est une défaite de la pensée et de l’idée de culture et de progrès. Non que les statues soient plus importantes que les hommes qu’on assassine, loin de là, mais l’indignation devrait être la même, qu’on détruise une œuvre d’art ou qu’on tue des innocents. L’ignorance vient de la confusion entre des œuvres qui témoignent d’une civilisation passée avec des idoles que les Bédouins adoraient avant l’arrivée de l’islam. Or ces statues n’étaient pas vénérées par les musulmans afghans ou pakistanais. Elles étaient là depuis longtemps et ne gênaient aucunement la pratique de la foi musulmane. C’est du même niveau que le refus par les Talibans de faire vacciner leurs enfants contre la Polio, parce que ce vaccin serait « la cause d’infertilité et ferait partie d’un complot anti-musulman ». Ignorance grasse, dangereuse, criminelle.

Si choc il y a, il n’est pas là où Samuel Huntington et ses adeptes le placent. Les civilisations ne se font pas la guerre. Les ignorances de part et d’autres sont à l’origine de toutes les guerres, de tous les conflits que ce soit à l’échelle de la planète, entre Etats, ou à l’intérieur d’un même pays où l’analphabétisme et l’obscurantisme sont des terrains favorables au fanatisme. La religion a en principe pour fonction d’apaiser les angoisses métaphysiques de l’homme. La foi, la célébration de la spiritualité, la croyance en un autre monde, tout cela est légitime. Chacun fait ce qu’il peut pour affronter ses angoisses, ses peurs irrationnelles. Notre rôle est de ne pas les juger. Il faut accepter la diversité et les différences de pensées, les autres croyances et ne pas se mêler de ce qui devrait être de l’ordre de l’intime, du strictement personnel. Or le XXè s a déplacé le foyer de la religion pour le jeter dans la fournaise des conflits politiques. Il faut rappeler que si le prophète Mahomet a été non seulement un messager de Dieu mais aussi un chef d’Etat, un chef armé, d’après l’expression de l’orientaliste français Maxime Rodinson, c’est parce qu’il a été combattu par les armes et qu’il avait dû s’enfuir de la Mecque et se réfugier à Médine où il finira ses jours. C’était en 622 de l’ère chrétienne, année où commence le calendrier lunaire de l’islam qu’on appelle « l’hégire » (Higera, veut dire en arabe émigration).
Le Coran, texte considéré comme le seul miracle de l’islam, est un livre qui a été révélé durant plusieurs années. Ce n’est qu’une vingtaine d’années après la mort de Mahomet que les versets ont été réunis en sourate par les Compagnons du Messager de Dieu. Comme tout livre religieux, le Coran peut être lu de manière littérale ou de manière plus ouverte. Or c’est la lecture littéraliste qui va l’emporter. Cette lecture refuse de « penser le Coran » (titre d’un ouvrage important écrit par Mahmoud Hussein aux Editions Grasset ; 2009). Penser le Coran consiste entre autre à admettre une évidence : il faut placer les versets dans le contexte historique de l’époque où ils ont été révélés au Messager de Dieu. Comme l’écrit Mahmoud Hussein « On ne peut pénétrer le sens de la plupart des versets du Coran, sans les replacer dans le contexte historique où ils ont été révélés ». Il est dit dans le Coran qu’un effort d’interprétation est nécessaire afin d’accorder les enseignements coraniques aux conditions changeantes de la vie. En même temps Dieu laisse libre le croyant et lui rappelle la responsabilité de ses actes qu’il devra assumer seul. Par ailleurs, vous ne trouverez nulle part dans Le Coran une justification du suicide, de l’action kamikase, et encore moins des attentats tuant des innocents au nom de l’islam, d’autant plus que le djihad est considéré comme un effort sur soi et non un engagement guerrier hors du contexte historique de l’époque où le Prophète était combattu par des incroyants adorateurs d’idoles.

Pour revenir à ces dernières décennies, même si le mouvement des Frères Musulmans date de 1928 (Egypte), ce sera surtout avec la révolution iranienne conduite par Khomeiny que l’islam va devenir une idéologie et envahira la scène politique de manière violente, intolérante, sanglante. Khomeiny a fait une lecture politique de la religion musulmane et uniquement politique à tel point qu’il déclara « l’islam est politique ou n’est pas ». Ce détournement a été possible grâce à l’environnement désastreux dans lequel vivent les populations musulmanes que ce soit dans le monde arabe ou dans certaines régions asiatiques. A partir de cette victoire iranienne, tous les aspirants à l’islamisation de la société se sont trouvés confortés dans leurs ambitions. N’oublions pas que la révolution iranienne a été concomitante avec l’occupation de l’Afghanistan par les soviétiques, ce qui entrainera une lutte de résistance au nom de l’islam contre cette occupation par un Etat communiste donc athée. On ne peut comprendre ce qui se passe aujourd’hui en Afghanistan et au Pakistan ainsi que dans d’autres régions du monde où sévit le terrorisme d’Al Qaeda si on ne décode pas l’occupation de l’Afghanistan.
Les Soviétiques ont pu tirer leur épingle du jeu en sacrifiant des milliers de soldats et des milliards de dollars. L’Amérique leur a emboîté le pas et on connait la suite, une suite qui sévit encore et dont on ne sait comment Barack Obama va se dépêtrer.

Après la guerre froide où l’Amérique a cultivé une peur réelle ou imaginaire du bloc communiste, après les clivages idéologiques et politiques, cette même Amérique a mis en avant l’opposition culturelle où le substrat religieux tient une place majeure. Avec la guerre contre le terrorisme d’origine orientale dans le sens géographique, l’Orient musulman est devenu l’Autre, celui auquel on ne peut pas s’identifier. L’intellectuel Palestinien Edward Said qui a vécu en Amérique (1935-2003) a démontré combien les thèses de Huntington sont fondées sur un ensemble de préjugés et sur une grande ignorance de cet Orient qu’il oppose à l’Occident, ici l’Amérique. Edward Said écrit dans son livre « L’Orientalisme » : « Aucun de ceux qui, aux Etats-Unis, sont impliqués du fait de leurs fonctions au Proche-Orient ne s’est jamais sincèrement identifié avec les Arabes, que ce soit d’un point de vue culturel ou politique ; il y a bien eu des identifications à certains niveaux, mais elles n’ont jamais pris la forme « acceptable » de l’identification des Libéraux américains avec le sionisme… »
La question palestinienne reste le point où se cristallise cette confrontation entre l’Orient et l’Occident. C’est une image grossière et caricaturale, mais nous savons tous que le jour où une vraie paix existera entre les peuples Palestinien et Israélien, le jour où les Palestiniens auront un Etat viable à côté de l’Etat d’Israël, le jour où la haine et la peur auront cessé de susciter la guerre, le jour où on abattra le mur construit entre les deux peuples, on ne parlera plus de « choc des civilisations », on dessinera l’avenir des enfants avec la passion du savoir, avec la volonté de « vivre ensemble » et de construire une société où l’Esprit acceptera la réalité avec ses difficultés, ses couleurs et ses complexités. Mais la paix, si elle est le vœu d’une grande partie des deux peuples, elle n’est pas l’objectif de ceux qui ont besoin de ce conflit pour exister.
Dans ce conflit, tout est réuni pour que des cultures et les peuples qui les portent s’opposent et se déchirent. La religion s’en est mêlée, ce qui fait que compliquer l’éventualité d’une entente entre Israéliens et Palestiniens. L’ignorance grandit, le fanatisme se développe et se répand partout.
L’Orient n’est pas un fait de nature inerte. Il bouge, il est compliqué comme tout ce qui est vivant. Il y a évidemment des affrontements à l’intérieur de cet Orient si complexe, si difficile à cerner. L’Occident est plus structuré, mais souffre d’une myopie quand il regarde ce qui n’est pas lui. Il a créé ce que Edward Said a nommé l’Orientalisme. Maic comme il l’écrit dans son livre « l’Orientalisme est une forme de domestication de l’exotisme ». Car il n’y a pas de rejet, il y a incompréhension ou plus précisément, des préjugés qui prennent la place d’une vision objective, sereine, ce qui n’exclut pas la critique. Il va falloir se calmer. Revenir à une attitude plus sage, c’est-à-dire plus humaniste, universelle, qui prend en compte la personne et ses droits avant de porter sur elle des jugements rapides, ce qui conforte le racisme planétaire. Ce qui fait mal aujourd’hui aux civilisations, ce qui les empêche de se rencontrer et de s’enrichir mutuellement c’est l’ignorance. L’arrogance de l’ignorant est la pire des attitudes.
Il faut commencer par un travail patient et pédagogique auprès des enfants dans les écoles du monde. C’est par là qu’il faut commencer la chasse aux préjugés, c’est là qu’il faut lutter contre l’ignorance qui déforme la vision du monde et porte atteinte à la vérité et à la complexité du monde. Pour le moment, le monde souffre, et nous portons chacun une part de sa douleur.

Houellebecq : autosatisfaction glorieuse

Posté le 03-09-2010

Par Tahar Ben Jelloun

Michel Houellebecq : de l’autosatisfaction comme matière romanesque.

Par Tahar Ben Jelloun.

Je ne sais pas si Térésa Crémisi, directrice des Editions Flammarion en France, aime la littérature ; ce qui est certain c’est qu’elle a le sens du marketing. Elle est en train de lancer le dernier livre de Michel Houellebecq de manière magistrale. « La carte et le territoire » est le dixième roman de cet auteur qui joue au mystérieux et qui gère sa carrière avec brio, ce qui lui assure une couverture médiatique quasi systématique le propulsant au sommet des hit parade des ventes. En outre il ne rate aucune occasion pour nous informer qu’il n’est pas aimé, qu’il a partout des ennemis surtout dans les milieux littéraires parisiens.
En tant que membre de l’Académie Goncourt j’ai eu le privilège de recevoir par courrier rapide un exemplaire du livre. Je l’ai lu, un crayon à la main. 427 pages lues et annotées comme au temps où j’étais professeur et que je corrigeais les copies des élèves. Là, je n’ai rien corrigé mais j’ai noté certaines élucubrations qui m’ont dérangé et déplu. La première étant le fait de faire de lui-même un personnage de son roman. Michel Houellebecq parle de lui en s’autoproclamant un auteur important, traduit dans le monde entier, mal aimé des critiques et surtout incompris de son époque. Or c’est de son époque qu’il voudrait être le témoin. Pour cela il convoque d’autres personnages, certains inventés comme le peintre Jed Martin, d’autres existant, jouant dans cette pièce leur propre rôle comme l’écrivain Fréderic Begbeder, Térésa Cremisi, Philippe Sollers (qui fait juste une apparition à propos du restaurant La Closerie des Lilas). Il prend aussi comme personnage des journalistes de la télévision française comme Jean Pierre Pernaut lequel est absolument inconnu en dehors de La France.
L’histoire que raconte le roman aurait pu être classique, mais Houellebecq ne fait pas les choses comme tout le monde. Il a besoin de dire du bien de lui-même en mettant dans la bouche des autres des compliments ; ainsi on n’est bien servi que par soi-même. Jed Martin est un peintre qui fait de la photographie. Il mène une vie solitaire, assez médiocre, s’intéresse aux cartes routières de la société Michelin, les intègre dans son travail de création, a une histoire avec Olga, une belle russe qui s’occupe de sa carrière d’artiste. Pour son catalogue, Frantz, le galeriste lui suggère de demander au grand écrivain Michel Houellebecq de faire un texte. Acceptera-t-il ? Car un si grand écrivain qui n’a pas de temps à perdre avec un artiste débutant. Pourtant il accepte et Jed lui rend visite en Irlande. Le narrateur nous fait comprendre que l’écrivain est le double de l’artiste. Ils vivent dans des conditions similaires, Jed ayant des relations compliquées avec son père architecte, Houellebecq ayant eu des rapports plus que mauvais avec sa mère.
Le livre se lit facilement mais je n’y ai pas trouvé d’enjeu. De quoi s’agit-il ? De nous communiquer sa vision du monde. Certes, mais on s’en moque. Personnellement je me moque pas mal de ce que pense Monsieur Houellebecq des empires industriels, de l’architecture moderne ou de la peinture, d’autant plus qu’il tient un discours odieux et débile sur Picasso. Lisez plutôt (page 176): « De toute façon Picasso c’est laid, il peint un monde hideusement déformé parce que son âme est hideuse, et c’est tout ce qu’on peut trouver à dire de Picasso, il n’y a aucune raison de favoriser davantage l’exhibition de ses toiles., il n’a rien à apporter, il n’y a chez lui aucune lumière, aucune innovation dans l’organisation des couleurs ou des formes, enfin il n’y a chez Picasso absolument rien qui mérite d’être signalé, juste une stupidité extrême et un barbouillage priapique qui peut séduire certaines sexagénaires au compte en banque élevé. »
Le Corbusier –le père de Jed est architecte et se suicidera sans avoir pu réaliser ses rêves—est attaqué de la même manière : (page 220) « Le Corbusier nous paraissait un esprit totalitaire et brutal animé d’un goût intense pour la laideur » puis page 223 : « Il bâtissait inlassablement des espaces concentrationnaires, divisés en cellules identiques tout juste bonnes (…) pour une prison modèle ».

Tous les créateurs ne sont pas animés par la laideur. Houellebecq sauve Charles Fourrier et Tocqueville. Il dit aussi du bien de son ami Frédéric Begbeder dont le dernier roman qui a obtenu l’année dernière le Prix Renaudot « Un roman français » vient de paraître en livre de poche avec une préface de… Michel Houellebecq !
Les choses se gâtent quand le « grand écrivain » est assassiné. On retrouve son corps découpé en tranche dans sa maison dans le Loiret en France. L’enquête commence en même temps que son enterrement au cimetière du Montparnasse. Térésa Cremisi y assiste ; il la décrit ainsi : « Avec son physique d’Orientale, l’éditrice aurait pu être une de ces pleureuses qui étaient encore employées récemment dans certains enterrements du bassin méditerranéen ». Son ami Begbeder et une centaine de lecteurs fidèles sont là aussi. Houellebecq écrit à propos des réactions suscitées en France par sa mort : « Tous se déclaraient « atterrés », ou au minimum « profondément tristes », et saluaient la mémoire « d’un créateur immense, qui resterait à jamais présent dans nos mémoires… »

L’enquête permet à Houellebecq, l’écrivain, de nous faire une leçon de sociologie de la police. Nous apprenons des choses. Les policiers sont des êtres humains avec des qualités et des faiblesses. Ils disposent d’après Houellebecq de machine à café et même de bouteille de wyskie pur malt « Lagavulin », un wiskye très rare et qui ne coûte pas moins de cinquante Euros ! Mais ce « reportage » sur la police sert à l’auteur de prétexte pour nous communiquer son dégoût de l’humanité et surtout des enfants. Le livre est truffé de marques ; on dirait le tee shirt d’un sportif sponsorisé ; ainsi il fait l’éloge de la voiture Audi, du supermarché Casino (il donne l’adresse), de la Mercedes Classe A et classe C, Lexus etc. Il dit du mal du journal Le Monde, lui préférant Art Press. On apprend au passage que les « prestations des bordels en Thaïlande sont excellentes ou très bonnes » ; un peu plus loin « l’auteur des Particules élémentaires » (c’est ainsi que le narrateur se définit) avoue que les putains thaïlandaises « sucent sans capote, ça c’est bien… »
Alors que nous apporte de nouveau ce roman ? Un bavardage sur la condition humaine, une écriture maniérée qui se veut blanche, technique, une fiction qui convoque des personnages réels et les mélange à d’autres, inventés. Un peu de publicité pour quelques objets de consommation et puis l’ultime message d’un écrivain qui se voudrait hors normes, au-dessus de tous les lots, éternellement maudit, incompris et surtout n’aimant ni la vie ni les chemins du bonheur. Cela étant, j’avoue que le chapitre sur l’euthanasie de son père dans une clinique de Zurich est remarquable. Il est dommage que l’écrivain Michel Houellebecq ait fait assassiné le personnage Michel Houellebecq par un médecin à la perversité tout à fait gratuite. On sort de cette lecture en se demandant si on a envie de le recommander ou de le déconseiller. J’avoue pour ma part que je ne l’aurais pas lu si je n’étais obligé par le fait que je siège à l’Académie Goncourt et qu’il est de notre devoir de lire le maximum de romans de la rentrée afin de distinguer le meilleur d’entre eux le 8 novembre prochain.
Tahar Ben Jelloun.

Mehdi Qotbi

Posté le 21-04-2010

Artiste avant d'être lobbyiste

Par Tahar Ben Jelloun

L’empire des signes

Comme tous les personnages de la vie publique, Mehdi Qotbi, par son dynamisme au service de son pays, a fait oublier l’artiste qu’il est. Et c’est parfois dommage car son travail de peintre mérite qu’on s’y arrête et qu’on l’apprécie pour ce qu’il illustre : une inquiétude quasi obsessionnelle se jouant des signes, les enchaînant les uns aux autres jusqu’à l’infini. D’où vient cet entêtement qui crée de l’ivresse, de l’enchantement et parfois donne le vertige ?
Mehdi Qotbi arpente les nuits de ses insomnies et empiète même sur le territoire des nuits sereines. Il accumule des images réduites à des traits qui se souviennent d’autres images. Ainsi sa main court sur la toile ou sur le papier comme si le souvenir de l’école coranique était immortel. Cet éternel retour du même ne cesse de prendre des formes qui ne sont jamais identiques ; il dit la question qu’on pose depuis toujours sans avoir de réponse. Cela s’appelle de l’obstination ou de l’espoir. Peut-être qu’un jour, à force de convoquer des signes de toutes les formes et de toutes les couleurs, une réponse s’imposera comme une évidence à l’instar du savant qui tombe sur une solution au problème au moment où il se s’y attend pas.
Qotbi a illustré un nombre important de poètes et d’écrivains. Il a fait de ce regard porté sur la création des autres un partage. Il a changé les mots en signes premiers, ceux qui étaient là avant les syllabes. Cet échange entre deux imaginaires correspond au désir d’être un miroir pour la poésie. Parfois le poème traverse la toile ; les signes et les mots se répondent ou se complètent comme dans le cas d’Aimé Césaire : tu rencontreras l’enfant / c’est du vent qu’il s’agit/ de l’élan du poumon accompagne-le longtemps/ avance en chemin.
Le poème –écrit de la main même du poète— a creusé son chemin dans une forêt de traits, peut-être de visages ou de masques. Ce n’est pas un jeu de calligraphie. C’est mieux que cela, car cet empire des signes est une forêt où seul le pouvoir de la poésie s’y aventure. Les masques sont là pour égarer le sens. Autant de regards derrière le voile ou de simples paysages qui émergent de la surface entièrement remplie au point où il n’y a plus d’horizon et que si c’est le ciel c’est qu’il est débordé de poussière d’étoiles ou de pluie sans répit. On peut y déceler des personnages comme on faisait quand on était enfant et qu’on regardait longuement les nuages se marier, se décomposer puis se dissoudre.
« Au cœur des âmes » est le titre d’une grande toile où l’humanité est réduite à ses pensées, à ses images où les couleurs se bousculent de peur de laisser passer un peu de blanc, celui du cœur ou de l’âme apaisée. Qotbi nous livre ainsi le fond de son âme qui est inquiète au point d’étouffer ou de s’éparpiller sur un espace où les éléments sont la surpopulation du monde. On cherche derrière les masques des visages, des yeux, une respiration et là on est confronté à une énigme dont la solution serait : l’homme qui court partout pour faire aimer son pays est celui-là même qui nous ouvre les failles de son être en nous dévoilant combien son âme est travaillée par la douleur du monde.
Tahar Ben Jelloun Paris 6 avril 2010

La banlieue s'ennuie

Posté le 11-04-2010

Comme la France de l'hiver 1968, la banlieue s'ennuie (référence à un article fameux de Pierre Viansson-Ponté dans le Monde

Par Tahar Ben Jelloun

La banlieue française s’ennuie
Par Tahar Ben Jelloun

La douleur de la banlieue ne peut être discrète. Elle déborde, éclabousse et perturbe. La douleur c’est l’ennui qui creuse le sillon du malheur dans des corps désoeuvrés ne sachant que faire de leur jeunesse, de leurs ambitions, de leurs rêves. La promiscuité, l’échec scolaire, le chômage sécrètent cet ennui qui égare et expulse ceux qui en souffrent vers la marge, un territoire occupé par les professionnels de l’illégalité. Trafics et brutalité.
De la plus haute des solitudes (les années soixante) on est passé à une forme de détresse où le corps n’est plus mutilé mais exposé à la violence. Les uns étaient des travailleurs immigrés arrivés en France sans leur femme, les autres sont des Français que ces mêmes immigrés ont faits grâce au regroupement familial (1974).
Les immigrés ne s’ennuient pas. Ils vivent ou survivent en assistant au naufrage de leur destin. Ils ont fait des enfants pour être moins seuls, pour être comme les autres et puis ils se sont rendu compte que tout leur échappe. Ils ne maîtrisent rien, ni le temps qui passe ni le mode de vie de leurs progénitures. Ils se sentent largués, oubliés sur le bord de la route. Certains s’en accommodent et sont même heureux. D’autres regardent la vie se dérouler avec l’espoir qu’elle soit clémente avec eux. Quand on leur apprend que leur fils est mort suite à une bagarre ou après un acte de délinquance, ils restent abasourdis, le ciel leur tombe sur la tête et ils ne comprennent pas pourquoi ils ont été choisis par le malheur. Quand leur cité devient le théâtre de règlements de compte entre bandes rivales ou entre ces bandes et la police, quand des bus sont incendiés et que la police démantèle un réseau de trafiquants de drogue, les parents, ceux qui regardent par la fenêtre, sont impuissants, sans voix, sans recours. Peut-être qu’il leur arrive de se poser cette question : « est-ce que le voyage en valait la peine ? »
Tout compte fait, et sans avoir la naïveté de refaire l’histoire, la question est cruelle mais légitime. Tout ça pour ca ! Et surtout ne plus continuer à confondre les immigrés, ceux qui ont fait le voyage, avec leurs enfants, nés sur le sol français et qui sont de nationalité française. Ce sont ceux-là qui s’ennuient et ne savent que faire du temps qui les encombre. Evidemment il y en a qui s’en sortent et réussissent malgré tous les obstacles. Ceux-là s’éloignent de la banlieue. On parle à leur propos d’intégration. C’est une erreur. On intègre l’étranger, pas l’indigène, l’autochtone. Il faudrait parler de « promotion », de « reconnaissance ».
L’automne chaud de 2005 a été une alerte. Des milliers de véhicules (dont beaucoup appartenant à des immigrés) ont été incendiés. C’était l’époque du « karcher » et des promesses de nettoyage à sec. C’était un appel au secours d’une génération de Français que la France traitait comme des bâtards, des enfants nés hors mariage. Aujourd’hui, ils sont devenus, d’après les termes du ministre de l’intérieur, « des crapules ». Bien, c’est entendu, des trafiquants de drogues ne sont pas de braves gens, certains ont même rejoint le crime organisé. Mais pourquoi ne pas se poser la question de savoir pourquoi Tremblay par exemple est devenu le repère des trafiquants et des bandits ? Comment devient-on délinquant puisque jusqu’à présent personne ne naît avec des gênes de délinquant ? La répression assouvit un désir de riposte mais ne règle pas le fond du problème. On peut « intensifier des opérations coups de poing » comme le suggère le président de la République. Cela ne résoudra pas le problème de fond. Or la banlieue, telle qu’elle a été conçue puis négligée pour ne pas dire oubliée, est devenue un lieu pathogène. N’importe quelle population installée dans ces immeubles produirait de la délinquance et de la violence. Les Français d’origine immigrée ne sont pas condamnés à être dans le retard scolaire, à provoquer les gens dans la rue, à voler, à vendre de la drogue et à finir leurs jours en prison. Ils sont le produit d’un malaise entretenu par l’indifférence, par la pauvreté, par les accidents de la vie. C’est un corps malade et personne, ni la droite ni la gauche, ne s’est réellement préoccupée de son sort. Tout le monde a laissé la situation pourrir. Ceux qui se sont occupés de la banlieue et dans certains cas ont réussi leur mission ce sont des islamistes. Pour donner un exemple proche de nous : Ce fut de Belgique qu’étaient partis les deux étudiants tunisiens qui ont assassiné le Comandant Massoud le 9 septembre 2001 dans la province de Takha .
Toutes les sonnettes d’alarmes ont été tirées par des associations, des familles, des militants, des sociologues, mais il n’y a rien à faire, personne ne veut écouter les messages d’alerte.
D’autres émeutes sont à venir. Elles prendront des formes différentes, provoqueront des troubles qui finiront par embraser plusieurs cités. Jusqu’à présent, les jeunes en colère se sont défoulés sur des biens matériels, ils n’ont tué personne. Mais ils répandent la peur parmi les citoyens. Plus personne ne veut être leur voisin, et cela se comprend. C’est le cas de familles immigrées qui, comme des Français, n’en peuvent plus de vivre dans cet enfer. Alors l’Etat ne peut plus attendre ; les « coups de poing » même s’ils sont spectaculaires et nécessaires ne font pas une politique. Or la banlieue a besoin d’une politique de sauvetage sur le court et le long terme. Pour cela, les études et projets abondent. Il suffit de les considérer avec la ferme volonté de soigner un grand corps malade. Sinon, on sait ce qui se passera.


> Voir la liste complète des Chroniques